118 millions d'euros. C'est ce que l'Assurance maladie verse chaque année à ses homologues européens au-delà de ce qu'elle encaisse. La France se retrouve au 2e rang des contributeurs nets du système de soins transfrontaliers, derrière le Royaume-Uni. J'ai épluché le dernier rapport officiel de la Commission européenne pour comprendre les mécanismes de ce déficit et, surtout, pourquoi il s'aggrave chaque année depuis 2021.
La CEAM (Carte Européenne d'Assurance Maladie) couvre les soins imprévus reçus lors d'un séjour temporaire dans un autre pays de l'Union. Sur le papier, c'est un droit universel. En pratique, c'est un marché de 1,5 milliard d'euros entre sécurités sociales, avec des gagnants nets et des perdants chroniques. La France figure parmi ces derniers.
Le déficit français n'est pas un accident de calendrier. Il résulte de trois déséquilibres structurels qui se cumulent. La reprise post-Covid n'a fait qu'amplifier ce qui existait déjà.
Les assurés français se soignent massivement en Espagne, au Portugal, en Belgique et en Italie, quatre pays à forte densité de seniors français expatriés. La France, elle, attire un tourisme plus jeune et moins consommateur de soins. Résultat direct : un dossier français coûte 712 € en moyenne à la sécurité sociale, contre 560 € pour un dossier allemand. L'écart n'est pas anodin sur 470 000 remboursements par an.
Les tarifs hospitaliers français comptent parmi les plus élevés d'Europe. Ça devrait jouer en notre faveur. Sauf que la France ne soigne que 65 000 patients étrangers par an, contre 454 000 pour l'Espagne. La recette reste donc modeste. À l'inverse, les 470 000 dossiers français soignés à l'étranger sont remboursés au tarif réel local : moins cher à l'unité, mais multiplié par un volume sans commune mesure.
En France, 24 % des assurés sociaux seulement ont une CEAM. En Allemagne et en Italie, c'est 100 %. Les porteurs français forment une base étroite qui voyage beaucoup : l'usage intensif fait grimper le coût unitaire. Une CEAM française revient à 14,55 €/an pour la sécurité sociale, contre 4,50 €/an pour une carte allemande. Un ratio de 1 pour 3,2 sur le même périmètre.
Trois tendances de fond vont creuser la facture d'ici 2030. Le vieillissement de la population entraîne des séjours plus longs, avec des soins lourds (cardiologie, orthopédie). L'expatriation des retraités vers le Portugal et l'Espagne s'accélère. Et les tarifs hospitaliers européens progressent mécaniquement. Sur ces bases, le déficit pourrait dépasser −155 M€ à l'horizon 2030.
En 2017, la France affichait un excédent de +63 M€ dans ce système. Trois ans plus tard, le solde restait encore positif à +61 M€. Puis 2021 a tout changé. En trois exercices, la balance s'est dégradée de 164 M€. Ce n'est pas un pic. C'est une rupture structurelle.
Le retournement de 2021 n'est pas une anomalie comptable. Il traduit une reconfiguration durable des flux touristiques intra-européens, amplifiée par le profil démographique des voyageurs français. Ces trois mécanismes se cumulent.
Dès 2021, les Français ont repris les voyages vers l'Espagne, le Portugal, l'Italie et la Belgique. Dans le même temps, la France a perdu le flux entrant britannique, mécaniquement éliminé par le Brexit. Les dépenses ont explosé d'un côté. Les recettes ne se sont pas reconstituées de l'autre.
Après le Covid, les tarifs hospitaliers ont fortement progressé en Espagne, au Portugal et en Italie, sous l'effet de l'énergie, des salaires et du renouvellement des équipements. La France rembourse au tarif réel local : à volume constant, la facture augmente mécaniquement. Sur la période 2020-2023, l'indice harmonisé des prix de santé en zone euro a progressé de 12 % selon Eurostat.
La tranche qui voyage le plus en Europe est aujourd'hui celle des 60-75 ans. Ce sont aussi les plus gros consommateurs de soins lourds : cardiologie, orthopédie, soins post-opératoires. Chaque dossier français soigné à l'étranger ressort à 712 € en moyenne, contre 487 € pour un ressortissant allemand, dont le profil démographique est sensiblement plus jeune.
Quand un assuré allemand est hospitalisé en Espagne, c'est la sécurité sociale allemande qui règle la facture via le formulaire E125 (le document de remboursement inter-États). À elles trois, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France concentrent 82 % des décaissements totaux de l'UE-27.
Certains pays soignent les ressortissants européens à grande échelle et récupèrent la mise en retour. L'Espagne traite 454 000 dossiers étrangers par an. L'Autriche, à peine le tiers du volume, facture presque autant grâce à des tarifs hospitaliers plus élevés.
Pour chaque pays, le solde net se calcule ainsi : montants encaissés des autres États moins montants versés pour ses propres assurés. Le résultat dessine une fracture géographique stable : les pays méditerranéens et alpins captent, les grands émetteurs touristiques (Royaume-Uni, France, Allemagne) financent.
Les corridors bilatéraux reflètent les habitudes de voyage : Britanniques en France, Allemands sur les pistes autrichiennes, Français en Espagne et en Belgique. Quatre des six flux les plus importants d'Europe placent la France comme pays émetteur. C'est un chiffre qui résume assez bien notre situation.
D'un pays à l'autre, le taux de couverture CEAM varie de 1,8 % à 100 %. Ce n'est pas une question de richesse nationale. C'est une question de mode d'émission : automatique (intégrée à la carte vitale nationale), ou sur demande explicite comme en France.
D'un pays à l'autre, les conditions d'émission de la CEAM n'ont rien d'uniforme. Durée de validité, délai d'obtention, canal de demande : les écarts sont parfois spectaculaires.
20 millions de CEAM en circulation en France, pour un taux de couverture de 24 % des assurés sociaux. C'est l'un des plus bas d'Europe occidentale. Ajoutez à cela un tropisme touristique sortant parmi les plus élevés du continent : le déficit chronique de la balance des soins s'explique pour une large part par ces deux données.
Les cliniques privées, le rapatriement sanitaire et les franchises (la part des frais restant à votre charge) ne sont pas couverts par la carte. D'après les contrats que j'ai comparés sur ce segment, une assurance voyage complète prend le relais là où la CEAM s'arrête, à partir de 30 à 80 € selon la durée et la destination.
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Données
Cette étude repose sur les données de remboursement transfrontalier
EHIC / CEAM (European Health Insurance Card) transmises à HelloSafe par
la Direction générale de l'emploi, des affaires sociales et de l'inclusion
(DG EMPL) de la Commission européenne. Les chiffres couvrent les flux
financiers entre sécurités sociales européennes au titre des soins imprévus
reçus en séjour temporaire dans un autre État membre.
Périmètre
32 États : 27 États membres de l'UE + 4 États AELE (Islande,
Liechtenstein, Norvège, Suisse) + Royaume-Uni. Italie, Suisse et
Luxembourg sont partiellement couverts pour certains indicateurs faute
de données symétriques transmises.
Méthode de calcul
• Coût moyen par demande : montant total remboursé divisé par le nombre de
formulaires E125 (le formulaire de remboursement inter-États) traités.
• Solde net (balance migratoire des soins) : montant encaissé des autres États
moins montant versé aux autres États.
• Évolution historique 2017-2025 : séries chronologiques consolidées par
la DG EMPL via les questionnaires EHIC annuels adressés aux États membres.
Champ couvert et limites
Cette étude couvre exclusivement les soins non-prévus reçus en
séjour temporaire (cadre EHIC / CEAM, règlements de
coordination 883/2004 et 987/2009). Les soins planifiés à
l'étranger relèvent de la Directive 2011/24/UE et ne sont pas inclus.
Les montants reflètent les remboursements entre administrations, pas
les dépenses résiduelles des patients (franchises, dépassements, soins
privés, rapatriement sanitaire).